La Trame sonore

La musique comme outils de transformation intérieure par le son.

Mon parcours avec le son a commencé bien avant que j'en comprenne la portée vibratoire ou la structure technique.

Il y avait cette tourterelle qui chantait, plutôt près de la chambre de mon frère, lorsque nous habitions encore en Normandie. Je ne savais pas que c'était une tourterelle dite turque.

C'était à la fois une présence, car elle était toujours là — contrairement à mes parents — et pourtant ce chant m'inquiétait. Qu'y avait-il, pas si loin de cette fenêtre, dans le noir, dans cette sonorité inquiétante ?

Cette période d'enfance est d'ailleurs pratiquement noire, dans tous les sens du terme. La mémoire a cette capacité de mettre les souvenirs douloureux de côté, en sommeil plutôt. C'est un mécanisme de protection que le cerveau met en place, nécessaire à la survie.

C'est comme vivre sa vie avec un fantôme qui nous habite — on le sait, on le sent, on l'entend. Ce n'est pas évident de le voir ni de le comprendre au début. Quand ça se réveille, ça l'est.

Adolescente, j'écoutais en boucle les suites de Bach, principalement jouées par Glenn Gould. Par la suite, j'ai préféré la douceur de l'interprétation de Sviatoslav Richter — c'est comme si les sons coulaient littéralement de ses mains. Je pense aujourd'hui que Bach, comme d'autres compositeurs, a la capacité de guérir, de parler à l'esprit au-delà des souffrances. C'est comme une pluie de sons qui vient se loger et poser sa semence, qui éclot quand c'est le moment.

Je l'ai vécu de façon physique lorsque j'ai fait un stage au centre Alfred Tomatis, docteur en médecine. Une douche de sons a littéralement mis toutes mes cellules en vibration, comme une grâce. C'est là je pense que j'ai reçu ce premier soin holistique par le son. La grâce efface tout, presque. J'ai lu les livres de Tomatis, qui résonnaient et éclairaient avec évidence des questionnements restés jusque-là sans réponse.

« L'oreille électronique », inventée par Alfred Tomatis, était très utilisée par les chanteurs d'opéra, les acteurs, et les personnes qui voulaient apprendre une langue. C'est en tant que comédienne que j'ai fait mon passage dans son centre. J'apprenais aussi l'anglais grâce à sa méthode.J'étais en duo avec une jeune actrice qui allait devenir mondialement connue ; elle était timide, j'étais sauvage et torturée. En réalité, si on n'entend pas la fréquence d'une langue, il est beaucoup plus difficile de la parler. C'est la même chose pour sa propre langue. Le verbe, le langage, est la conséquence de la clarté d'écoute.

Je me suis fascinée pour la cochlée, et sa forme rappelant la séquence de Fibonacci, ses petites cavités comme des touches d'orgue. C'est mon professeur de théâtre qui nous invitait à suivre un stage chez Tomatis. J'étais en duo avec une jeune actrice, elle était belle et timide, j'étais sauvage et torturée.

Le processus ne marchait qu'avec Mozart et les chants grégoriens ; avec Bach, non. « Mozart est un magicien, un guérisseur, l'unique musicien que tous les peuples du monde accueillent spontanément. »

Erik Satie faisait partie aussi de ma compilation, avec les Strangers, the Smiths — que j'ai eu la chance de voir en concert, comme Michael Jackson.

J'ai commencé le piano assez tôt, j'ai toujours eu une attirance pour cet instrument. Mes parents avaient un piano à queue dans le salon, en Normandie. Il m'impressionnait beaucoup, les sons étaient puissants, et je rêvais de pouvoir un jour en jouer avec fluidité. Pour ma mère, c'était juste un meuble ayant appartenu à ses grands-parents, avec des bougeoirs en argent dessus. Je n'avais pas le droit d'y toucher.

Mon père jouait un peu, je crois qu'il pouvait improviser assez facilement, même si son instrument de prédilection était le violon. J'ai toujours vu son violon dans le placard, un peu comme ses rêves. Je trouvais ça triste et je lui demandais souvent de jouer ; il avait un petit sourire, comme une excuse, je ne comprenais pas. Il avait fait de la sculpture aussi pendant la guerre, en plus de faux papiers pour les gens. Il a dû reprendre la société familiale ; au fond, il était artiste, et n'a jamais osé suivre sa vision.

Quand nous avons déménagé à Paris vers 1976, c'est là que j'ai commencé le piano, je crois. C'était une époque confuse, mes parents se séparaient, j'arrivais dans une grande ville, une autre école.

Le piano était mon air frais. Très vite, je pouvais voir et entendre la suite des notes avant de les jouer, ou même de connaître la partition.

Mon professeur de piano n'était pas gentille — c'est assez classique — femme frustrée, dure, elle me tapait sur les doigts, posait une règle carrée sur chacune de mes mains, et je devais jouer sans les faire tomber, sinon, bing. J'ai eu le même genre de professeure en pension, en sixième. À la maison, dès que je me mettais au piano pour travailler mes morceaux, j'étais moquée.

Difficile de persévérer dans ces conditions. Comme mon père, j'ai fini par mettre mon rêve au placard.

Pourtant, dans mon esprit, j'imaginais un piano de rêve duquel émanaient des couleurs à chaque fois qu'on y jouerait — comme si à chaque son correspondait une couleur, créant une partition colorée. Je n'avais pas encore lu L'Écume des jours de Boris Vian, et plus tard, son piano-cocktail fut pour moi une évidence. J'imaginais des symphonies de couleurs dans l'espace, créant des formes géométriques. Un peintre du vingtième siècle a tenté d'établir des concordances entre les vibrations sonores et les vibrations lumineuses, à retranscrire dans sa peinture les ondes sonores, leur fréquence, leur mouvement. C'est comme un savoir ancien, une mémoire lointaine.

Ma mère nous disait qu'un compositeur formidable vivait juste en dessous de chez nous, dans le neuvième à Paris. Formidable pour elle, c'était qu'il jouait à l'église, organiste, il composait. Y aller tous les dimanches, ce n'était pas ce que je préférais, donc je ne me suis pas vraiment intéressée à ce compositeur — j'étais petite aussi.

Je crois que la façon dont on transmet est essentielle pour un enfant. L'intéresser aux choses, aux êtres, à la puissance créative, l'inviter à explorer l'inconnu au-delà des formes, des dogmes et des projections sociales. C'est ce que je tente de faire avec mes filles : leur partager la moelle d'un auteur, d'un compositeur, d'un artiste, et les inviter à expérimenter la substance de la vie sur tous les plans. Elles ont leur propre expérience à vivre, et cela peut aussi être en réaction — néanmoins, être parent, c'est être avant tout bienveillant, à l'écoute des dons qu'ils pourraient avoir, pour les accompagner.

À l'église, ça sentait le "qui a vu qui" du quartier, et d'une manière générale, c'était complètement déconnecté de ce que je pouvais sentir au fond de mon être, à l'idée de Dieu.

Bref, Olivier Messiaen vivait en dessous de chez nous, au troisième étage — l'un des plus grands compositeurs français du vingtième siècle. J'aurais tant aimé l'avoir comme professeur de piano. Si je lui avais partagé mes visions, il m'aurait peut-être prise sous son aile. Sa créativité a sûrement traversé le plancher.

Bien sûr, tous ces manques ont créé d'énormes frustrations, de la colère et de la rage, qui ont été mon carburant pour avancer, me libérer, et reconnaître ce fantôme. Je vous aide à déceler ce fantôme, qui agit à votre place, et derrière lequel se cache encore votre vision.

Olivier Messiaen était certes fervent catholique, et jouait de l'orgue à la Sainte-Trinité à Paris. Il avait cependant une approche, je l'ai découvert plus tard, complètement avant-gardiste, en lien avec ce que je pouvais ressentir et vivre intérieurement, un étage plus haut. Il voyait les couleurs lorsqu'il jouait du piano.

« Lorsque j'entends, ou lorsque je lis une partition en l'entendant intérieurement, je vois intellectuellement des couleurs correspondantes qui tournent, bougent, se mélangent, comme les sons tournent, bougent, se mélangent, et en même temps qu'eux. Il ne s'agit pas d'une vision oculaire, dans le genre de ces fantasmagories dangereuses et monstrueuses que sont les hallucinations colorées provoquées par la mescaline. »

Pour avoir travaillé pendant plus de dix ans avec les plantes maîtresses de l'Amazonie, du désert mexicain et d'Afrique, à partir de 2000, je peux dire qu'il y a un passage qui se fraie au-delà des visions fantasmagoriques dont parle Olivier Messiaen.

C'est lors de cérémonies que j'ai découvert le son du tambour et des hochets. Le tambour joue tout seul, si on le laisse. Il n'y a pas d'intention de jouer, c'est l'esprit qui joue. Ça a été très spontané, et m'a beaucoup soulagée de n'avoir rien à faire pour que la musique se fasse. Des sons guérisseurs, qui connectent à une mémoire ancienne que l'on reconnaît. Il y avait aussi les icaros, le souffle du chaman et des esprits.

Les sons dans l'appartement étaient plutôt des cris, des insultes et des coups ; mon frère était turbulent. Finalement, je suis retournée en pension pour me muter dans le silence. Un silence sombre. J'avais déjà fait l'expérience cauchemardesque d'un pensionnat en sixième, sous les conseils de mon père et de sa nouvelle femme. Parfois, on peut choisir son cauchemar.

J'ai commencé à fumer des joints et à écouter Joy Division. J'avais rencontré, l'été précédent, un très beau jeune homme, venu me chercher chez mon père sur la Côte d'Azur, avec un ami qui m'avait draguée je ne sais plus où. Coup de foudre.

Je ne dirai pas leur nom — au fur et à mesure que j'écris, je réalise que beaucoup sont connus, je ne suis pas trop portée sur le name-dropping, juste un peu. C'est plutôt moi qui suis tombée là par hasard.

Il était le petit-fils d'une grande maison d'édition, et m'avait offert tout un tas de livres. J'ai lu, beaucoup lu, pendant cette année, et derrière les mots je cherchais à me reconnaître. Notre idylle a duré un temps ; il m'a emmenée dans des endroits mythiques, chez sa grand-mère, une femme de renom. Il m'a appris à conduire avec sa coccinelle bleu nuit, il m'écrivait des poèmes.

C'était le temps d'un club parisien très en vue, dont il était l'un des fondateurs. Un milieu très entre-soi. Je me sentais perdue dans ce monde-là, alors je dansais. Ils étaient tous, à l'époque, des fils de bonne famille.

Je souffrais trop, et malgré moi, mon fantôme attirait des personnes toxiques, qui ressemblaient à ce que j'avais vécu au sein de ma famille. Ce beau jeune homme a fini par me lâcher, à mon grand désespoir. Nous nous sommes revus, un peu, puis bien après. Je n'ai pas été capable de lui parler de ma vie, de tout ce que j'avais fait entre-temps. Lui aussi a eu un parcours difficile, s'est soigné, a écrit des livres, fait des films.

Après la pension, je suis revenue à Paris, puis je suis partie de chez moi. Trop de bruit.

J'ai eu par la suite la chance de rencontrer des gens formidables, qui m'ont fait découvrir la musique, l'art, l'amour. Quand une force puissante vous pousse à avoir le courage de dépasser la loyauté envers le clan familial, l'univers s'ouvre.

Mon père était encore vivant, et avait de beaux moyens — dirigeant d'une entreprise familiale en Normandie. Il m'aidait financièrement, me donnait de l'argent tous les mois. Sous l'emprise de ma mère, je devais le lui reverser ; je l'ai fait un temps, par loyauté, puis j'ai eu la force d'arrêter. Ça m'a rattrapé plus tard.

Un ami proche venait de perdre son père, un grand penseur. Amoureuse, je vais vivre chez lui. Sa mère, adorable, m'accueille volontiers. Mes amis de l'époque étaient très portés sur la philosophie. J'étais en lettres à la Sorbonne, eux en philo. Nous avions des conversations sans fin autour de Kant et Hegel. Je me souviens des tourments de l'un d'eux vis-à-vis de sa mère, entre son identité et ce qu'il n'osait pas encore lui dire. Qu'est-ce qu'on a ri. Il n'a pas eu peur, depuis, de suivre sa vision pour devenir ce qu'il est aujourd'hui, quelqu'un de reconnu qui écrit et propose des interviews sur la spiritualité principalement.

Chez ce nouvel amoureux la musique était toujours présente. J'ai découvert l'opéra, que sa mère, écrivaine et actrice, passait en boucle. Chez eux, c'était beau et doux. Il y avait du velours et de la soie partout. Dans le salon, une grande fenêtre d'au moins trois mètres de haut donnait sur un jardin. Les fenêtres sur rue étaient en verre soufflé et plomb. J'aime le raffinement, la beauté vraie. Sa mère avait décoré l'appartement comme au dix-neuvième siècle. Elle s'habillait aussi de cette façon. J'avais l'impression d'être dans un film, dans une histoire merveilleuse.

Bien sûr, je ressentais le chagrin que tous deux pouvaient éprouver à la perte de ce grand homme. Je m'efforçais de ravaler le mien, pour eux. Il disait que j'étais leur soleil.

Je suis allée au festival d'Avignon, voir des opéras dans les arènes, à Paris aussi. J'ai croisé, dans des soirées chez des personnalités du cinéma, lors d'avant-premières, des hommes politiques, pour des brunchs ou des cocktails dans un café qui venait d'ouvrir. une belle ascension, pour des frères venus de province, qui avaient suivi leurs rêves sans hésiter à changer de vie, là où on ne les attendait pas. Une forme libre. C'est ce que je sentais au fond de moi, cette forme libre. Et la musique, les sons, accompagnaient cette vie, les plats concoctés avec amour.

Partir de façon physique est le premier pas ; laisser partir de soi est tout un chemin. C'est en cela que j'accompagne mes clients.

À mes dix-huit ans, mon père m'achète un appartement. La peur au ventre, je signe, je vis là, dans le Marais. Je voulais être près de la place des Vosges, et loin du neuvième.

Nous étions allés au Brésil ; là-bas, j'ai entendu la musique autrement, la musique de cœur. Les sons faits avec rien, avec tout, l'amour. Je voulais vivre au Brésil, loin, entourée de cet amour, de cette spontanéité, de cette simplicité.

La peur au ventre, deux fois, je rentre en France, je m'inscris en histoire de l'art. La fac me déprime, j'ai des boutons de fièvre partout, je suis spasmophile. Je me sentais si seule, si vide. La relation s'étiole. J'écoute Bach, je continue mes cours de théâtre.

J'arrête la fac, je déménage, on se sépare — là encore, le fantôme me rattrape, avec une relation toxique. Dans mon nouveau logement, à Montmartre, il y avait trop de bruit, en face d'un escalier que des hordes de gens descendaient. Mon père était là, il a bien voulu de mon caprice, plutôt mon désespoir. Je voulais qu'il m'aime autrement qu'en me donnant de l'argent. En me serrant dans ses bras, en écoutant mes peines — s'il avait pu, il l'aurait fait.

Je m'inscris chez une autre professeure de théâtreVera Gregh : le théâtre, la faune, l'alcool, la drogue, tout ça pendant sept ans. Elle avait une voix impressionnante, avec ses trois paquets de cigarettes qu'elle fumait pendant les cours. Beaucoup d'acteurs sont passés par ses cours. Elle hurlait pour s'exprimer, ou guider un acteur sur scène ; j'aimais bien, c'était plus que vivant, même si effrayant. Parfois, il faut du bruit pour ne pas entendre la souffrance. Le théâtre m'a aidée à ça.

La musique, c'étaient aussi les soirées chez moi, qui devenaient le dernier arrêt de la nuit. Des groupes passaient, c'était une époque foisonnante. Celle de l'hôpitale Ephémère. Il y avait des substances, de l'alcool, je me sentais envahie, mais je laissais faire — il ne fallait pas que je souffre. Endormir encore ce qui sommeillait déjà.

Une relation toxique en entraîne une autre. On peut aller loin dans le sombre, même en en ayant conscience. J'écoutais Schubert, La Jeune Fille et la Mort, la symphonie inachevée, et Chopin, qui me promettait un avenir meilleur.

La conscience change tout, car un jour, on ne peut plus faire autrement. C'est ce que j'ai fait. Le son de l'épée de Damoclès m'a réveillée. Stop, fini tout ça, je veux être seule.

Je me souviens de cette musique que j'aime beaucoup, qui sortait d'un jouet dont on tournait un bouton. Ça faisait : "Row, row, row your boat, gently down the stream, merrily, merrily, merrily, life is but a dream." C'est tout à fait ça — un rêve, s'asseoir sur la berge et regarder l'eau couler, du repos.

Je rencontre le père de ma première fille, il est peintre. Je change de cours de théâtre, je suis reçue par un nouveau professeur, exigeant, réputé. Je respire. Je bois ses cours comme de la manne. J'y vais comme j'irais à la messe, une messe pleine de sens. J'apprends, je lis et relis, je travaille, j'écoute.

Tomatis vient ensuite. Ce professeur Jean Laurent Cochet m'aimait bien, j'avais de la chance, car il avait ses têtes. Il nous faisait écouter de la musique ; c'est avec lui que j'ai découvert une voix qui m'a semblé me purifier. Car oui, je me sentais perdue ; j'avais décidé de regarder le fantôme en face, et ça n'allait pas se passer facilement.

J'écoutais la Passion selon saint Matthieu de Bach, sa messe en si mineur — j'aime particulièrement une direction précise de cette œuvre — et le Stabat Mater de Pergolèse, en boucle. Ces œuvres ont un pouvoir sur le cœur, sur l'âme, comme un rituel initiatique, un fil d'Ariane à suivre, à laisser se dérouler.

Nous étions allés au festival d'Andrei Tarkovski, au cinéma. Son œuvre, que je ne saurais décrire, presque cathartique, a bouleversé mes perceptions du temps, de l'espace et du son. Il disait lui-même sculpter le temps. Ses personnages entraient en résonance avec ce que je pouvais entendre, vivre au fond de mon être. À chaque sortie de film, le rythme n'était pas le même, comme ralenti, étiré.

J'ai senti, à partir de là, qu'au-delà de l'histoire qui peut être la nôtre, il y a autre chose de plus grand, derrière, pas si loin. C'est à travers ses films que j'ai entendu différemment Bach. Dans ce monde de bruits vides, je recommande d'être au plus près du silence. Écouter vraiment, entendre une œuvre sans rien faire d'autre, est un moyen de se rassembler, de recycler des émotions, des affaires, du vent.

Nous avons fait partie d'une association d'admirateurs de ce cinéaste, que sa femme avait créée ; nous allions aux réunions chez elle. L'idée était de se cotiser pour lui offrir une sépulture digne de ce nom. Mon argent a servi à ça aussi.

Quelques années auparavant, j'avais rencontré Robert Bresson chez lui, parce que mon compagnon de l'époque avait joué dans l'un de ses films. Il voulait me le présenter. Mon compagnon avait refusé d'enlever une bague en argent que je lui avais offerte, sur le tournage, au grand dam de ce cinéaste, des plus précis dans ses plans. J'avais vu tous ses films. Dans son appartement, sur l'île Saint-Louis, il n'y avait rien, à part un tableau de Max Ernst au-dessus de la cheminée, une tasse de thé sur une table basse, un gâteau aux amandes sur un fond vert d'eau.

La musique dans ses films m'avait aussi marquée, même si je trouvais la mise en image et musique plus intellectuelle chez lui. Une messe de Mozart, dans l'un de ses films, était presque trop — mais elle faisait partie de ma liste d'écoute. Je me souviens aussi d'une scène assez violente, associée au piano, qui faisait écho en moi. Comme si le piano devenait l'instrument de torture.

La mémoire n'est pas que visuelle, et selon qu'on est auditif, kinesthésique, olfactif ou gustatif, elle s'engramme différemment dans notre cerveau. Proust en parle mieux que quiconque, dans son chapitre sur la madeleine, ou comment une odeur peut nous transporter. J'utilise tout cela dans mon accompagnement ; j'aime particulièrement travailler avec l'odorat, et le son, un sens que j'ai développé très tôt.

J'écoutais Purcell, Music for a While — le père de ma fille écoutait Philip Glass. La musique brésilienne était là aussi. On allait au théâtre.

Mon beau-père aimait beaucoup la musique, surtout l'opéra. C'est lui qui m'a parlé, pour la première fois, d'une grande figure spirituelle indienne connue pour prendre les gens dans ses bras. Un monde s'est ouvert, là, dans les années quatre-vingt-dix. J'avais besoin d'être prise dans de grands bras. Je suis allée la voir, en banlieue parisienne. Comment le cœur exacerbé ne pas être touché par cette incarnation de la mère divine, pour les Indiens d'Inde ?

Il n'y avait pas qu'elle. L'univers des bhajans, des mantras, est entré dans mon champ sonore. Nous sommes allés en Inde ; c'était notre voyage de noces. Nous nous étions mariés discrètement, sur une péniche, et avions fait une soirée improvisée chez des amis. L'un d'eux faisait sa thèse à l'époque, elle était timide et réservée. Je n'entendais pas grand-chose, tout était confus pour moi, j'étais sous l'aile du futur père de ma première fille. Il parlait à ma place, parfois trop souvent. Elle, en revanche, m'entendait, la douceur de son regard me faisait du bien.

J'avais mal au cœur dans l'ashram où on nous avait conseillé d'aller, envie de vomir, de mourir. Tellement de douleur que j'ai demandé qu'on aille me chercher le gourou. Mon mari se lève, je hurle, je vais mourir, il ouvre la porte, plus rien. Fini, plus de souffrance ni de douleur. Silence.

Le lendemain, je vais à la clinique de l'ashram ; il y a une longue file de femmes indiennes, de la musique douce, une brise. On me laisse passer, on m'ausculte , je suis enceinte. « It's a Sai baby, it's a Sai baby », chantent-elles. Nous étions dans l'ashram de Sai Baba.

Nous avons visité la vallée des anges, dans le Kerala ; il y avait un orphelinat en construction. J'étais touchée par les enfants, le manque d'eau, le besoin de construire un puits. Ils chantaient avant de dîner, il y avait une grande table. Ils faisaient des dessins sur la terre.

Nous avons décidé de les aider. Rentré en France, mon mari a monté le dossier ; c'était un idéaliste, moi aussi. J'avais de l'argent, j'ai envoyé une belle somme à l'orphelinat. Je l'ai fait avec le cœur, pas pour me donner bonne conscience.

Nous avons déménagé dans la vallée de Chevreuse ; pas question, pour moi, de vivre à Paris avec un enfant. J'ai vendu Montmartre — erreur — nous avons vécu sur cet argent, très vite dépensé.

Une femme seule vivait dans une petite maison à côté. Elle m'a appris les sons sacrés de son maître japonais. Nous les chantions ensemble, cela me nourrissait.

L’air est fait d’eau et selon comment on le nourrit de mots de musique, de sons il se charge.

J’ai découvert tout ça plus tard avec Masaru Emoto et son travail merveilleux.

J'étais seule dans la maison, je chantais aussi des bhajans, je m'occupais de notre fille. Je préparais une pièce de théâtre sur Thérèse de Lisieux, et je devais apprendre des chants religieux.

Une amie de mes cours de théâtre m'avait convaincue d'aller faire un tour dans une communauté chrétienne, plus ouverte disait-elle, où un prêtre charismatique faisait des guérisons. Un prêtre ouvrier, simple — je m'en souviendrai toujours — le père Jacques Marin. Nous chantions beaucoup, et l'air de sa messe était dense, rempli de grâce. J'ai appris depuis, par la presse, qu'il avait été visé par des accusations d'abus. Ce contraste-là aussi fait partie de ce qu'il faut regarder en face.

Mon cœur s'est ouvert grand, je suis sortie dehors, j'ai eu l'impression de faire partie d'un tout. Une réalisation profonde que tout est lié, qu'il n'y a pas de séparation — un grand soulagement.

Je n'étais pas très portée sur le catholicisme, le prisme familial m'en avait un peu dégoûtée. Même si, habitant non loin, je faisais des nuits d'adoration au Sacré-Cœur de Montmartre. J'aimais me retrouver seule, en chemise de nuit, dans cette basilique sans bruit. C'était impressionnant, et j'étais assez exaltée. Il n'y avait pas d'intermédiaire.

J'ai découvert, par la suite, sainte Hildegarde, par sa musique et ses remédes qui ont participé a la guerison d'une maladie que j'ai eu récement.

Lors de stages de méditation avancée avec Joe Dispenza la musique fait partie intégrante du processus, pour soulager le plomb et le transformer en or.

Dans mon atelier de céramique, j'écoute beaucoup de musiques binaurales, créées sur des gammes sacrées — des musiques qui activent la glande pinéale, petite glande maîtresse essentielle pour voir, sentir, pressentir. J'utilise les sons binauraux dans les audios thérapeutiques que j'ai crée et que je donne à écouter entre les séances. Ma fille aînée, musicienne, co-crée avec moi ces audios, de profonds soins sonores, chacun unique.

Si la musique et les sons font partie de l'existence et rythment notre vie, il existe, entre chacun, un silence. Tendre son oreille pour entendre ce silence, et laisser fondre le bruit des peurs, qui disparaissent dans l'éternel présent.

The Liberation Path