Traumatisme transgénérationnel et guérison : la Bénédictine
Il y a un nom qu’on porte avant de le comprendre. Le mien s’écrit sur une façade néogothique à Fécamp, sur des bouchons de bouteille scellés de plomb, sur une statue dans un hall que je connaissais avant même de savoir marcher. Un voyage vers le chemin de la libération s'amorce lorsque l'on cesse de subir cette architecture. Alexandre Le Grand n’était ni moine ni héritier. On suppose que la grande fortune protège. Qu’un nom connu, une rente assurée, une maison qui a traversé les siècles mettent à l’abri du monde. C’est une illusion particulièrement pour ceux qui la portent : la sécurité matérielle n’immunise pas ce qui se joue dans la mémoire. Elle expose, au contraire, à des adversités que rien dans l’architecture familiale ne laissait prévoir.
Mon histoire a pris racine dans les effluves de plantes et d’épices d’une distillerie normande devenue empire, la Bénédictine. Alexandre Le Grand n’était ni moine ni héritier. Fils de capitaine, négociant en vins, il ne partait de rien de transmis : il déchiffre en 1863 un vieux grimoire retrouvé dans une bibliothèque de famille et en tire, seul, une liqueur qui fera le tour du monde, faite de plantes rares et d’épices assemblées comme une partition. Cette connaissance-là m’habite, celle que je transmets aujourd’hui au travers de mes huiles alchimiques. Il aurait pu s’arrêter à la recette. Il choisit l’excès : un palais néogothique bâti autour de l’alambic, une collection d’art ancien et sacré rassemblée à mains pleines, Mucha, Sem, Lopes Silva, Louise Abbéma sollicités pour habiller sa liqueur d’images avant même que la publicité n’existe comme un métier reconnu, précurseur et génie de la communication, il fût l’un des premiers de son époque à faire de la réclame internationale, un geste que personne à l’époque n’avait encore nommé. Le palais brûle une première fois en 1892. Il ne recule pas, il rebâtit, plus grand, plus fou, plus insensé qu’avant. On ne bâtit pas deux fois un palais autour d’une bouteille par sagesse mais par passion d’entreprendre, de créer et d’imposer une certaine autorité. Dans la préface du livre de Jean Pierre Lantaz “BÉNÉDICTINE d'un alambic a cinq continents des origines à1989”, la Contesse de Paris signe la préface: “Cela m'est un grand plaisir de préfacer cet ouvrage de M.Jean-Pierre Lantaz qui a su par ses recherches, retracer l'histoire d'une de nos industries des plus prestigieuses de notre Pays. Je précise,"La Bénédictine" , car en plus du plaisir du goût, cette liqueur est confectionnée selon des secrets plus que centenaires. Il est nécessaire de se souvenir de ce grand bienfaiteur de la Ville de Fécamp, Alexandre Le Grand, qui donna un lustre à la Bénédictine et surtout sû créer des œuvres sociales très en avance sur leur temps. Cet ouvrage me plaît spécialement car il met en exergue cette Normandie qui me tient tant à cœur. ” Mon aieul a mis l’argent de son génie au profit des autres et de l’art.
Ce geste-là s’est transmis, génération après génération, jusqu’à mon père, Pierre Le Grand, qui a repris la maison après le sien. Puis jusqu’à mon demi-frère Alain, dernier maillon de cette lignée à la tête de l’entreprise, dernier à porter seul le poids d’un nom devenu marque avant qu’une offre publique d’achat n’emporte l’indépendance de la maison. Sous sa direction, la Bénédictine s’est élargie, a absorbé d’autres liqueurs, d’autres histoires, le Get 27 en fait partie, entré dans le giron familial bien après Alexandre, tissé de la même trame industrielle. Moderniser une maison centenaire sans la trahir n’est pas un geste tranquille : chaque génération doit oser ce que la précédente n’aurait pas pensé, sous le regard de ceux qui craignent qu’on abîme ce qui a été bâti.
On m’a raconté qu’un jour, Alain avait posé à son fils la question simple “ ça te fait penser à quoi, Get 27 ? ”et que la réponse de l’enfant, lâchée sans calcul, “c’est l’enfer”, est devenue une campagne publicitaire entière. Le conflit générationnel se résout parfois ainsi, dans un mot d’enfant pris au sérieux plutôt que corrigé. Cette liberté-là n’a pas suffi à empêcher l’onde de choc du rachat. Les empires ont leur mythologie, leur histoire, leur descendance. Mais quand le système boursier s’immisce dans une existence, le corps absorbe ce que les contrats n’avaient pas prévu. Mon père s’est effondré d’un accident vasculaire dans le sillage de cette perte. Sur son lit d’hôpital, persuadé que ses jours étaient comptés, il a gravé sur mes vingt ans une formule d’amour protecteur dont l’écho allait se révéler paradoxal : ne t’inquiète pas, j’ai tout prévu, tu n’auras jamais besoin de travailler. En croyant m’offrir la liberté absolue, il dessinait à mon insu un cadre qu’il me faudrait plus tard briser pour explorer ce que j’étais vraiment, pour me défaire des loyautés silencieuses dont on hérite sans le savoir.
Un appartement à dix-huit ans, une rente mensuelle, l’argent qui coule comme une source acquise et le désir, en retour, qui se fige. Celui de montersur les planches, jugé irréalisable dans une famille de haute bourgeoisie normande. Comblée matériellement et affamée d’amour. Entourée de privilèges et seule face à ce vide que je ne savais encore nommer. Quand tout semble déjà donné, le monde extérieur devient un terrain rempli d’affrontements, de peurs de jugement, de désirs inachevés.
J’ai foulé les scènes malgré tout, débuté au cinéma, tenu une part de ce rêve. Le théâtre a été un refuge, un soutien, une joie. Mais le passé nous rattrape même quand on ne le convoque pas. Malgré les chances que la vie plaçait sur mon chemin, les mêmes ombres se dressaient : la solitude, l’abandon, le besoin de reconnaissance. Dés mes dix- huit ans, j’ai tourné cet argent hérité vers le seul territoire où j’avais tout à construire, ma sphère intérieure. Plus de trente-cinq ans à explorer des thérapies, à voyager, à chercher, à guérir, à comprendre les structures de l’inconscient et de l’âme. Je suis toujours en chemin. En Inde, j’ai touché une dimension spirituelle qui ne m’a plus quittée, j’y ai découvert que j’étais enceinte. attendre un enfant à renfocer le besoin d’aider; avec cet argent, j’ai contribué à l’édification d’un orphelinat au Kerala.
Parfois pour couper le cordon de l’influence familiale, l’inconscient choisit des ruptures extrêmes. La mienne a pris la forme d’une période bohémienne, aux côtés du père de mon premier enfant, qui était peintre, j’ai vendu l’appartement pour toucher une autre réalité. On aurait rêvé que je fasse du droit, que j’épouse un banquier. L’argent a filé au fil du temps, avec ses joies et ses peines. À la mort de mon père, j’avais trente-trois ans. J’ai ouvert les portes d’une succession complexe. Dans ces périodes de transition, le silence familial devient un territoire où les zones grises autorisent certains à se servir au passage. Une part de l’héritage s’est volatilisée, comme se défait, en une signature ou un silence prolongé, ce qu’un empire a mis plusieurs générations à construire. Un enfant sent souvent ces choses avant qu’elles ne se disent : j’avais tenté d’alerter mon père par lettre, vers mes quinze ans. Il m’a fallu des années avant de le revoir, punie tenue à distance par celle qui partageait alors sa vie. Rester le Soldat Loyal, ou risquer d’être écartée? j’étais impulsive. Alimentée par une honte sourde d’avoir cet argent, j’ai voulu gagner l’affection en donnant, j’ai dépensé, soutenu les autres, laissé des convoitises se déguiser en amitié.
Un appartement à dix-huit ans, une rente mensuelle, l’argent qui coule comme une source acquise et le désir, en retour, qui se fige. Celui de montersur les planches, jugé irréalisable dans une famille de haute bourgeoisie normande. Comblée matériellement et affamée d’amour. Entourée de privilèges et seule face à ce vide que je ne savais encore nommer. Quand tout semble déjà donné, le monde extérieur devient un terrain rempli d’affrontements, de peurs de jugement, de désirs inachevés.
J’ai foulé les scènes malgré tout, débuté au cinéma, tenu une part de ce rêve. Le théâtre a été un refuge, un soutien, une joie. Mais le passé nous rattrape même quand on ne le convoque pas. Malgré les chances que la vie plaçait sur mon chemin, les mêmes ombres se dressaient : la solitude, l’abandon, le besoin de reconnaissance. Dés mes dix- huit ans, j’ai tourné cet argent hérité vers le seul territoire où j’avais tout à construire, ma sphère intérieure. Plus de trente-cinq ans à explorer des thérapies, à voyager, à chercher, à guérir, à comprendre les structures de l’inconscient et de l’âme. Je suis toujours en chemin. En Inde, j’ai touché une dimension spirituelle qui ne m’a plus quittée, j’y ai découvert que j’étais enceinte. attendre un enfant à renfocer le besoin d’aider; avec cet argent, j’ai contribué à l’édification d’un orphelinat au Kerala.
Parfois pour couper le cordon de l’influence familiale, l’inconscient choisit des ruptures extrêmes. La mienne a pris la forme d’une période bohémienne, aux côtés du père de mon premier enfant, qui était peintre, j’ai vendu l’appartement pour toucher une autre réalité. On aurait rêvé que je fasse du droit, que j’épouse un banquier. L’argent a filé au fil du temps, avec ses joies et ses peines. À la mort de mon père, j’avais trente-trois ans. J’ai ouvert les portes d’une succession complexe. Dans ces périodes de transition, le silence familial devient un territoire où les zones grises autorisent certains à se servir au passage. Une part de l’héritage s’est volatilisée, comme se défait, en une signature ou un silence prolongé, ce qu’un empire a mis plusieurs générations à construire. Un enfant sent souvent ces choses avant qu’elles ne se disent : j’avais tenté d’alerter mon père par lettre, vers mes quinze ans. Il m’a fallu des années avant de le revoir, punie tenue à distance par celle qui partageait alors sa vie. Rester le Soldat Loyal, ou risquer d’être écartée? j’étais impulsive. Alimentée par une honte sourde d’avoir cet argent, j’ai voulu gagner l’affection en donnant, j’ai dépensé, soutenu les autres, laissé des convoitises se déguiser en amitié.
Puis vinrent d’autres années de traumatisme liées à un contrôle fiscal de quatre ans qui m’a obligée à plonger dans les papiers et la valeur réelle de l’argent. Avec la sensation d’être une criminelle , d’avoir vécu jusqu’à présent sans droit. Une confiance bancaire mal placée, ce banquier même que ma mère m’avait présenté, fil de plus dans une toile déjà tissée avant moi, un prêt Lombard structuré pour construire ma maison, jamais géré à la hauteur de son potentiel, consommant le capital plutôt que d’en tirer les bénéfices. Un jour, ce même banquier est arrivé sur le chantier de ma maison en construction pour me dire que mon capital était écoulé. Je me suis écroulée. Je n’avais pas regardé les chiffres, faisant l’autruche, victime peut-être de l’injonction que mon père avait gravée en moi sur son lit d’hôpital. Non seulement il n’y avait plus cette source inépuisable, mais je devais solder le reste du chantier. J’ai dû solliciter ma mère pour lui demander de m’aider financièrement. Je n’ai pas une bonne relation avec elle. J’avais déjà fait un long chemin de compréhension des loyautés toxiques, des schémas et structures inconscientes qui peuvent créer la mécanique d’une relation mère-fille. En lisant Alice Miller, je me suis beaucoup reconnue dans La pédagogie noire, dans Être une mère pour soi-même de Bethany Webster, et dans bien d’autres ouvrages. Ma mère est elle-même issue d’une lignée fortunée. Cela a été une des choses les plus difficiles de mon existence que de lui demander de l’argent, car je savais qu’au fond cette aide porterait sa dette émotionnelle. Et ça l’a été : je lui étais redevable, “elle m’avait sauvé la vie.
J’avais une maison dans la montagne que mon père avait bien voulu m’acheter alors que j’étais encore jeune. Je l’avais découverte grâce à un rêve, je n’ai jamais su séparer le corps de l’être. Perchée dans le parc national des Cévennes, cette maison était devenue mon ancre, mes racines. J’avais été très surprise que mon père accepte son achat, tant elle était aux antipodes de ce que pouvait rêver le milieu duquel je viens. J’ai dû la vendre, croyant que ce serait mon salut, la coupure définitive avec tout ce que j’avais compris de la psychologie relationnelle avec ma mère. J’ai perdu un refuge, une part de ma vitalité, de la connection à ma nature sauvage. Je suis tombée gravement malade, le corps a cédé. Mon ancrage à moi était la nature, celui de papa sa société. Six années de maladie, qui m’ont fait ressentir dans la chair ce que j’avais déjà compris avec l’esprit et la psyché. Une épreuve longue, débilitante, qui m’a même éloignée de mon métier de céramiste. Et pourtant, c’est elle qui m’a permis de mesurer l’ampleur réelle des blessures liées à la maltraitance, à l’abandon, et c’est là, dans ce corps à terre, qu’est née la volonté de construire un jour ce que je transmets aujourd’hui. L’argent, lié à un système familial dysfonctionnel, est une arme silencieuse. C’est en perdant presque tout repère extérieur, et en tombant malade, qu’une certaine alchimie s’est faite. Quand la stabilité financière s’est révélée illusoire, j’ai compris que le seul bien inébranlable était celui bâti en trente-cinq ans de recherche intérieure. Mon père, lui aussi,, avait été un Soldat Loyal envers cette lignée, son rêve à lui était de devenir violoniste, chose impensable dans ce milieu à cette époque. Il a gravi tous les échelons de l’entreprise depuis la position la plus modeste, comme la coutume familiale l’exigeait, pour se prouver une capacité que son propre père avait un jour ridiculisée. Les architectures invisibles se répètent tant qu’on ne les rend pas conscientes. Une fois désidentifié du poids transgénérationnel, l’argent, entre des mains conscientes, reste un outil extraordinaire afin de contribuer à ce qui nous anime, d’aider, de vivre plus aisément et libre.
En 1988, une galerie d’art contemporain a ouvert ses portes dans le Palais, à quelques mètres des tableaux religieux et des ferronneries anciennes rassemblés par mon aïeul. Un collectionneur d’art ancien, une maison qui, un siècle plus tard, fait entrer le présent dans ses propres murs. Je me reconnais dans l’amour de la beauté, la connexion à la nature, le geste d’entreprendre, faconner la matière, travailler avec l’esprit des plantes, se construire. L’histoire nous rattrape. La connaître ne suffit pas. Ma lignée de la Bénédictine nourrit aujourd’hui ma compétence de guide holistique, d’alchimiste de l’âme, mes qualités d’entreprendre. Elle est devenue le socle, et non plus le fardeau, de mon histoire. C’est pour cela que lorsque j’accompagne des dirigeants et des héritiers, je ne parle pas depuis une théorie désincarnée. Je connais la lourdeur des transmissions, la pesanteur de la solitude, l’impact des abus verbaux et physiques qui viennent parfois de là où on les attend le moins, une lignée maternelle, une dernière épouse plus intéressée par la fortune que par l’homme. Je sais ce que représente le poids et la souffrance d’être héritière et ‘avoir été sous emprise de loyautés toxiques. C’est depuis cette expérience que j’accompagne ceux qui affrontent l’adversité et l’héritage d’un histoire qui n’est pas tout à fait juste, pour transformer l’inertie du privilège et le tabou de souffrir d’être riche en souveraineté intérieure.